Journal du Jeudi N°989 du 2 au 8 septembre 2010


Le boulanger sonne le matage des «ennemis» de la République

Le boulanger d'Abidjan part en croisade contre les «ennemis de la République et de la paix». Dans son pétrin, «tous ceux qui veulent troubler les élections en Côte d'Ivoire». La Compagnie républicaine de sécurité (CRS) a reçu sa feuille de route, sous la forme d'un seul mot d'ordre: «Matez-les tous!» Tout le monde est donc prévenu, la chasse aux «ennemis» est ouverte sur les bords de la lagune Ebrié...

Tiendra, tiendra pas? Le énième compte à rebours a commencé pour cette satanée élection présidentielle ivoirienne, finalement projetée pour le 31 octobre 2010. Tiens, tiens, dans deux mois seulement! L'adrénaline électorale monte dans le tensiomètre des préparatifs et chacun y va de ses discours, montrant ses muscles et vantant ses forces. Laurent Gbagbo, qui a su montrer ses incomparables talents de boulanger, a, lui, décidé de retrousser ses manches pour traquer les «ennemis» de la République. Le verbe haut, le ton clair, il ne demande rien moins aux policiers ivoiriens que de... «mater» les récalcitrants. «Vous avez pour ennemis - je dis bien ennemis et non adversaires - tous ceux qui sont contre la République et la paix. Vous avez pour ennemis tous ceux qui veulent troubler les élections en Côte d'Ivoire», a-t-il martelé récemment, à la faveur de l'installation d'un camp CRS à Divo.
Cette sortie du chef de l'Etat ivoirien entretient à nouveau la polémique, et surtout la crainte de nouvelles violences sur les bords de la lagune Ebrié. Certains analystes de la presse y voient un «blanc-seing pour tuer, délivré aux policiers ivoiriens qui, on le sait, ont déjà la gâchette facile». Et l'on se fait un chapelet des incitations et actes de violence inspirés par Laurent Gbagbo. Chaque jour qui passe, note Le Patriote, «le chef de l'Etat confirme à l'endroit de tous ceux qui en doutaient encore, qu'il est un homme violent. Tant dans les actes que dans le verbe». Dans le verbe, en tout cas, l'homme qui sait si bien pétrir la pâte et le levain a bien chauffé son four à Divo: «Vous n'êtes pas des juges. Vous êtes des combattants de la République. Votre rôle, c'est d'obéir et non de réfléchir. S'il y a des dégâts, les juges apprécieront. S'il y a des erreurs, on va régler ça. Mais sachez que je vous ai envoyés ici pour que tous ceux qui s'opposent à la paix soient matés!» Aïe...
On peut se demander pourquoi Laurent Gbagbo, ce fin animal politique - qui sait que chaque mot, chaque bout de phrase, chaque exhortation, chaque silence... passe forcément entre la lame et la lamelle du microscope de l'opinion - a cru bon devoir donner une telle feuille de route à l'élite de la police. Surtout dans le contexte actuel d'une Côte d'Ivoire en mal de pacification définitive, et à l'avant-veille d'un scrutin présidentiel de tous les dangers et de tous les espoirs. Car, ce faisant, le chef de l'Etat ivoirien apporte de l'eau au moulin de ses détracteurs, qui n'accordent aucune foi à sa sincérité, ni à son désir d'élection libre et transparente. Et ce n'est pas en montrant ses biceps de Zorro de la République qu'il réussira à inspirer confiance et sérénité.
Le chef de l'Etat ivoirien s'est, en effet, lancé, depuis quelque temps, dans une vaste opération de moralisation de la vie publique, qui lui vaut, tour à tour, les surnoms de «Justicier», «Monsieur Propre» ou de «Chevalier blanc». Une opération, semble-t-il, taillée sur mesure pour four à pétrin, et qui donne des nuits blanches aux seconds couteaux pour, disent les mauvaises langues, faire diversion. Mais Gbagbo n'en a cure des a-priori. «Le temps est venu d'une gouvernance publique profondément remaniée, honnête et efficace», a-t-il indiqué le 6 août dernier, dans son discours à la nation, à la veille de la célébration, le 7 août, du cinquantenaire de l'indépendance de la Côte d'Ivoire. Attention toutefois à ce que la lame du justicier ne souille pas le chevalier blanc. Même les CRS de Divo ne pourront alors plus blanchir «Monsieur Propre».